On le sait, nos smartphones sont devenus les mouchards préférés des enquêteurs. Mais dans les dossiers criminels les plus troubles, c’est désormais un autre accessoire, encore plus intime, qui prend le relais pour faire parler les morts : la montre connectée. En Autriche, l’affaire Christian Pilnacek en apporte une démonstration aussi fascinante que macabre.
Un haut fonctionnaire dans la tourmente
L’Autriche se déchire depuis deux ans autour de la disparition de Christian Pilnacek. Ce haut fonctionnaire, véritable éminence grise du ministère fédéral de la Justice, a été retrouvé mort le 20 octobre 2023 dans un bras secondaire du Danube.
Le décor est digne d'un polar : arrêté en état d'ébriété la veille, relâché, il est raccompagné chez lui, puis repart laissant son téléphone derrière lui vers 1 heure du matin. Son corps est découvert quelques heures plus tard par un conducteur de pelleteuse. Si l'autopsie officielle conclut à une noyade, la thèse est loin de faire l’unanimité. Pilnacek, alors sous une pression politique intense pour son rôle dans certains dossiers judiciaires, aurait-il été « aidé » ? Pour répondre, la justice se tourne vers le seul compagnon qu'il n’avait pas délaissé ce soir-là : sa montre Samsung Galaxy.
Des mouvements de poignet « marquants »
Longtemps ignorée par les enquêteurs, qui affirmaient avec un aplomb remarquable en 2023 qu’elle ne contenait « aucune donnée pertinente », la montre est revenue au centre du jeu en mai 2025. Sous l'impulsion d'une commission d'enquête parlementaire, l’analyse des données a révélé des anomalies que le simple bon sens peine à expliquer.
Selon un expert IT cité par le quotidien Der Standard, la montre a enregistré des « mouvements de poignet marquants » pendant environ une minute et demie. Des gestes qui, selon le spécialiste, « dépassent le cadre d'une simple marche », sans pour autant permettre de confirmer formellement une lutte. Plus troublant encore : la montre est passée d'elle-même en « mode natation » dès 1h36 du matin, soit près de deux heures avant l’heure présumée du décès.
Le baromètre et le mystère du Bluetooth
L'examen technique de la montre soulève d'autres lièvres. À un moment donné, le baromètre de l'appareil a enregistré une variation spécifique (« baro diff vehicl »), suggérant que le porteur aurait pu monter dans un véhicule.
Autre point troublant : l’analyse des données a montré que la montre aurait tenté de se connecter à d'autres appareils Bluetooth durant la nuit. Cela suggère qu'il n'était peut-être pas seul, ou qu'un autre appareil se trouvait à proximité immédiate au moment des faits.
C’est ici que l’affaire bascule dans l’absurde. Pour accéder à l'intégralité des données de santé chiffrées, les experts ont besoin de la montre physique. Problème : elle a disparu. Après avoir été remise par les enquêteurs à la veuve de Pilnacek, Caroline List, on a perdu sa trace.
Quant au smartphone du défunt, qui aurait pu compléter le puzzle numérique, sa destinée est plus radicale : sa veuve a admis l'avoir détruit… au chalumeau. Une méthode d’effacement de données pour le moins artisanale, mais d'une efficacité redoutable, qui laisse aujourd'hui la justice autrichienne face à un écran noir et une montre introuvable.
Un témoin numérique bavard, mais que l’on peut faire taire
La morale de l'histoire est aussi fascinante qu’inquiétante. Nous achetons ces appareils pour optimiser notre santé, mais nous portons volontairement un bracelet électronique dont le niveau de détail ferait rêver n'importe quel officier de probation. Pour la justice, ce n'est plus un gadget, c'est un témoin oculaire qui ne peut pas être intimidé.
Pourtant, cette affaire souligne un paradoxe très contemporain. Nous n’avons jamais produit autant de preuves sur nos propres vies, et pourtant, la vérité reste fragile. Entre les données chiffrées sur les serveurs des constructeurs et la destruction physique des appareils — qu’il s’agisse d’une disparition mystérieuse ou d’un passage au chalumeau — le « témoin numérique » peut encore être réduit au silence.
Des données de l'app Santé comme pièces à conviction dans une affaire d'homicide
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